mardi 10 mars 2009

A la Mimi du Pont d'Auzon, ma mère...



La semaine dernière, le jour où ma mère nous a quittés, j'ai fait pour mon père ce qu’elle appelait un « tourteau », un plat de petits riens : deux poireaux prélevés dans la soupe, idéalement sauvages, deux œufs, une cuillerée de farine, un peu de sel…
Sur le fourneau, dans une poêle noire bien luisante : « Ne la lave jamais, au pire frotte-la avec du gros sel et du papier journal, n’y fais pas cuire de la tomate, ça la décape et lui enlève tout le bénéfice du travail de « culottage » …
Ce soir-la, je remis mes pas dans les siens, j’ai même l’impression que je gagnai un peu de sa patience (ce n’est pas ma première vertu !) : remuer le feu, le recharger, retirer ou remettre au besoin les ronds du fourneau…
Le tourteau avait le goût de sa cuisine.
Le lendemain j’ai pris un de ses couteaux (momifié de ruban adhésif rouge pour ne pas le jeter avec les épluchures ) et suis descendue sur le chemin. J’y ai reconnu ses tuteurs de bric et de broc : petits bouts de bambou, pinces à linge, lanières de chiffon rouge pour épargner à un semis spontané d’amandier ou de pêcher sauvage un piétinement intempestif de chasseur béotien. Un de mes oliviers portait un bras en écharpe, peut-être bien une vieille taie d’oreiller pour épargner à une branche blessée la morsure du soleil sur la garrigue… J’ai cherché en vain les poireaux de vigne, c’était un peu tôt. J’ai épargné la doucette naissante ; curieusement, j'étais en paix, je la sentais avec moi…

Doucette, poireaux, chicorée à la bûche, laiterons, ventrée de pissenlits, cerceaux d'oignon doux, œufs mollets écrasés dans la vinaigrette, saucés dans les croûtons…

Tajines-daubes, sans vin rouge, quelque part entre Haut Atlas et Cévennes, braseros de fortune, vieux ceps ou sarments de vigne, châtaignier increvable, petit bois d’allumage glané…

Gâteaux de Savoie de guingois, crème au beurre très café et bougies d’anniversaire, montages de Petit-Beurre trempés de café et au chocolat, savarins saouls de rhum Négrita, cakes ventrus...Et pour Pâques, marquise au chocolat assassine et œufs à la neige zébrés de caramel…

Œufs de poules heureuses gavées de maïs "acampégés" , nageant avec bonheur dans l’huile d’olive et fouettés d’ un trait de vinaigre, omelettes aux oignons doux des Cévennes chuintant au coin du fourneau…
"S'il n'y a pas assez, il y a des oeufs..."

Brouettes de tomates pelées et épépinées avec une précision d’orfèvre, haricots verts équeutés du bout des ongles, pêches de velours couchées délicatement en spirale, en centaines de Pratique et de Parfait ...

Aubergines luisantes barbotant dans la tomate confite, beignets de poireaux et d'anchois pour les soirs de rien, garennes fondants, boeuf aux olives réchauffé doucettement avec des pommes de terre "en quartiers d’orange", poulets emmaillotés de lard gras croustillant…saucisses lovées dans la purée...

Bintje par tombereaux, purées mordorées, pommes de terre « souples » aux oignons, salade de pommes de terre aux œufs durs et au thon pour la gamelle du père…

Compote de pommes tombées et tavelées, vilaines poires ressuscitées à la vanille, cerises de Montmorency, pâte de coings acajou décadente…

Petites tourtes aux rosés des prés, avec un peu de veau et de la muscade, sous une croûte sableuse et beurrée vite faite du bout des doigts, cèpes en bocal, omelettes brunes à la poudre de cèpes, un coup de massue d’humus et de forêt quand on ouvre le pot…


Et pour sa poudre de feuilles de céleri (qu’elle mixait comme les cèpes dans un vieux moulin à café dévolu à cet usage), fine et verte comme du thé matcha et qui donnait depuis des décennies une claque à sa soupe, elle n’avait attendu ni le « Off », ni Ferran Adria…
Je crois qu'elle en aurait bien ri...


Merci de m’avoir tant appris et montré