C’est vrai que ceux qui n’aiment pas manger doivent me trouver insupportable, mon frère me qualifie volontiers d’obsédée. Depuis 25 ans, Arthur reste stoïque quand je lis les cartes de restaurants alors qu’on vient juste de manger, que je cherche le « Mercado Central », des graines de légumes autochtones ou que je lui fais traverser tout Tokyo pour rechercher la râpe à gingembre que j’ai vu à Tsukiji et qui « va me faire toute la vie », pas comme celle que j’ai achetée il y a 15 ans à San Francisco et qui est voilée.
Partir à 6 était pour moi une première, j’ai beaucoup hésité car depuis toujours je pérore volontiers à la cantonnade :
"Voyager ? à deux au maximum... grand maximum !"
Le 17 octobre dernier, cela a fait 10 ans que Chencheng, qui à quitté Shanghaï à 18 ans, et Ariel (Canado-Belge) de Montréal se sont rencontrés… dans ma cuisine, le jour de notre départ du Canada. Nous avons donc une place spéciale dans leur cœur et ils nous ont proposé de les retrouver à Tokyo puis Shanghaï avec un autre couple d'amis, Bruce et Anna.
Malgré la révocu, les parents de Chencheng ont tenu à lui donner une vraie éducation culinaire, n’hésitant pas à l’amener dans les restaurants chics en lui disant de ne pas le répéter à ses copines d'école au risque de paraître contre-révolutionnaire.
Sa mère partait loin dans la campagne pour dénicher des produits introuvables et les cuisinait en cachette la nuit dans la cuisine collective. Pour les dix ans de sa fille, miracle, elle a même réussi à lui trouver un crabe.
Quand ses parents sont venus pour la première fois en Europe l’an dernier, je les ai amenés chez le poissonnier et au marché. Chaque fruit, légume et poisson était évalué, soupesé, commenté.
La mère a acheté des gésiers qu’elle a lavés, frottés de gros sel, parés, découpés en minuscules éventails. Puis elle les a fait sauter avec du céleri coupé en biseaux et de l’ail. Elle a aussi cuit un mulet aux ciboules à la vapeur dont elle a sucé les os de la tête en le déclarant bien ordinaire et en demandant à sa fille (en dialecte de Shanghaï) ce que les poissons pouvaient bien manger au pays des « longs nez ». Lorsque j’ai commis l'impair de servir des crevettes cuites avec la carapace donc non déveinées, elle a froncé le nez de mépris.
Obsédée par la cuisine, Chencheng ? Non, juste Shangaïenne, exigeante sur la taille des batonnets de ciboule, le croquant des oreilles de porc, le degré de piquant de la sauce, la provenance du vin jaune, rien que de très normal.
Avec Chencheng, nous tenons donc un guide trilingue mandarin-cantonnais- shanghaïen bien que dans la campagne elle ait parfois du mal à se faire comprendre. Les idéogrammes ne changent pas mais les langues parlées peuvent être aussi éloignées l’une de l’autre que l’espagnol l’est du suédois.
Elle nous déroule l’annuaire des restaurants d’état où elle retrouve les plats de son enfance.
Quarante ans après, restaurant d'état, les goûts de l'enfance : porc en gelée au gingembre, oreilles de porc coriandre-sésame, salade de concombres sucréeDans le rôle du chauffeur de salle, Bruce, illustrateur canadien multicouronné par la profession. Hybride de Tintin et de professeur Tournesol, il dessine comme il respire. Il a eu la lumineuse idée de se teindre les cheveux en blond paille avant le départ, dans la foule, il nous sert de fanion. Dans le train, dans la rue, dans le bus, chez le tailleur ou au restaurant, il croque passants, boutiques et scènes de rue quand il n’est pas en train de chercher un scanner pour envoyer un dessin au New Yorker. Parfois on le laisse quelques heures en plan et on vient le repêcher au milieu d’attroupements hilares.
Façonneur-lanceur de nouilles par BruceJ'ai toujours cru que même en Chine les nouilles
passaient dans une filière, pas vous ?
C'est tout bête comme les puissances de 2,
5 étirages donc 2 puissance 5,
soient 32 nouilles par soupe
Bruce, obsédé par la nourriture ? Comme moi, il se promène la tête en l’air et les mains dans les poches. Ensemble, nous élaborons des stratégies pour soutirer quelques yuans à sa femme Anna et à Arthur, promus responsables, pour se payer en douce une énième galette à la ciboulette cuite dans un genre de tandor par un marchand ambulant ouïgour, un espresso au prix de l’or, ou un milkshake au thé vert et coulis de myrtille chez, quelle honte, Starbucks.
Je deviens aussi accro à la glace Häagen Dazs au thé vert, introuvable hors d’Asie.
Buddha's Bar : 2 frères archi concentrés préfigurent le hamburger :dans un pain moelleux, du porc braisé tout chaud,coriandre et ciboule, piment en option, simplissime, parfait(En cliquant sur la photo, vous trouverezun Bouddha mis en abyme)
Pâte à beignet, oeuf, ciboule, porc, retourné avec un couteau à mastic
puis fourré de légumes marinés et de piment au choix,
les ados font la queue
Fast-food chinois : drôles de créatures marines en gelée, calamars, feuilleté porc-légumes, soupe aux arachides, aux ormeaux, aux crevettes, flan aux crevettes séchées, rouleau au chou..., 5 euros pour 2 !Anna et Arthur nous servent de garde-fous à coup de :
« C’est pas un peu gras ? »
« Comment tu peux avoir faim, on vient de sortir de table »
Mais en général, voyager ensemble ressemble assez à ça :
En bas de la montagne :
« Y’a à manger là haut ? »
Dans une nouvelle ville :
« C’est quoi la spécialité ? »
Avant de prendre le bus :
« Si on achetait des œufs au thé et des gésiers ? »
En entrant au Musée de Design :
« C’est quoi ce resto ?»
En sortant du resto :
« On mange où ce soir ? »
Et moi, à tous les repas :
« Je veux des aubergines »
Je persiste et signe, bien cuisinée, l’aubergine est le meilleur légume du monde.
En Asie, les aubergines sont petites et très douces. Avec ou sans la peau, avec ou sans porc, à la sauce aux huitres, en batonnets ou entières, frites et/ou à la vapeur, avec ou sans ail, on les goûte toutes. Les plus mémorables, à Guilin :
Au bas mot, un bon kilo, 4 aubergines coupées en deux, frites puis cuites à l'étouffée dans une riche sauce brune à la fois pimentée, salée et sucrée mêlée de porc haché, le tout emballé dans de l’aluminium posée sur une plaque en fonte brûlante. A l’aide d’un cure-dents, la serveuse découpe un couvercle dans la papillote géante, ça bout à l’intérieur.
La recette que j’avais écrite pour Régal est bien dans cet esprit :
Photo Tomaso Sartori pour Régal Aubergines au porc haché, aux shitakés et aux ciboulesPour 4 personnes :Préparation : 15 minutesCuisson : 10 minutesVotre marché : 3 aubergines thaïlandaises•200 g de porc haché•200 g de shitakés•2 gousses d’ail•3 tiges de ciboule(ou jeune oignon)•1 c.à.s. de sauce soja•1 c. à s de sauce aux huîtres•2 c. à soupe de maïzena•poivre•1 c. à café de sucre•1 c. à café d’huile de sésame•1/2 verre d’eau•1/4 de l d’huile de tournesolRetirer la queue des shitakés et les couper en lanières. Laver les ciboules, les fendre en long et les couper en tronçons de 5 cm. Dans un bol, mélanger l’eau avec la sauce soja, la sauce aux huîtres, l’huile de sésame et le sucre Retirer le pédoncule des aubergines, les couper en 2 en long puis en gros cubes. Les saupoudrer de maïzena, bien les remuer et secouer l’excédent. Dans un wok, chauffer l’huile et faire frire les aubergines, juste le temps de les colorer. Les égoutter sur du papier absorbant. Retirer l’huile restant dans le wok et y faire dorer le porc avec les champignons et l’ail. Remettre les aubergines et rajouter les ciboules et le contenu du bol. Cuire quelques minutes en remuant, jusqu’à ce que les aubergines soient tendres. Les aubergines thaïlandaises cuisent très vite, prolonger la cuisson à feu doux pour les aubergines classiques.