mardi 28 août 2007

Tentative de typologie du chercheur de champignons :

Chaque année, c’est pareil, les bronzés sont rentrés (quoique cette année le hâle se fasse discret), et Paris reprend le travail en traînant des pieds. Comme il est urgent de boucler les sujets de Noël, le téléphone se remet à sonner.
Ah, septembre, la rentrée, le salon Maison et Objet…, les champignons!

Libérée pour ma part depuis longtemps de la corvée cartable-livres à recouvrir, me revoilà cramponnée aux bulletins météo, jaugeant le ciel, comptant les jours.
Tant qu’il ne pleut pas, çà ne vaut pas la peine, certaines années, rien ne bouge avant octobre, en 2005, on a trouvé des cèpes jusqu’au début décembre.
Chacun son truc, je me fie plutôt à l’alternance pluie-fraîcheur-redoux et à des tas d’indices qui relèvent plus de l’instinct.
Mais lorsqu’hier un ami m’annonce « dix kilos en 1 heure dans l’Essonne », mon sang ne fait qu’un tour. Il faut quand même nuancer le propos : « dix kilos de quoi, du beau, du Bordeaux ou des petits bolets mineurs à pied grêle ? ».
Biberonnée au Boletus Edulis et à l’Amanita caesarea par un père forestier qui tenait les girolles pour négligeables, il m’est difficile de remettre en cause la suprématie du roi des bolets même si mousserons, rosés des près et autres morilles nous étaient familiers.

Boletus déshydratus (temps sec)

Bien sûr, enfants, nous n’aimions pas les cèpes, je devrais plutôt dire les monceaux de cèpes, frais, en conserve ou séchés sur d’énormes claies en grillage à poule confectionnées à cet effet.

Un truc de ma mère :
Mixer les cèpes très secs dans un moulin à café, garder la poudre dans un bocal bien hermétique et l' utiliser dans les sauces ou pour parfumer de l'huile d'olive (pour désodoriser le moulin, bon courage !).

Séchage au four à 50° porte entr'ouverte


Au fin fond de la Lozère, où l'on crève volontiers les pneus des chercheurs de champignons étrangers (l’étrange commençant à la limite du Gard), aller aux cèpes consistait pour nous la plupart du temps à marcher 10 mn au delà de la maison.
Mais c’est vers trente ans que j’ai recommencé : exilée à Montréal, je n’ai eu de cesse de chercher et de trouver de beaux coins où la concurrence est quasi-nulle car la peur de l’empoisonnement fort répandue. Le Boletus édulis n’existe pas en Amérique du Nord mais une impressionnante variété de champignons dont bolets, girolles et chanterelles tubiformes tapisse les sous-bois spongieux de l’Estrie. J’y ai aussi découvert un champignon qui pousse sur les arbres et que prisent les chefs de la Nouvelle Angleterre qui l’appellent « chicken of the woods », le Polyporus sulphureus, étonnant lorsqu’il est consommé jeune.
Revenue à Paris, je sillonne depuis quelques années les forêts des Yvelines où je croise parfois l’ « Homo Champignonus » :

L ‘« Homo champignonus » est un mâle d’âge assez avancé, souvent « Retraitus », il est solitaire et généralement bougon. Il chasse la semaine et la pluie ne l’arrête pas. Surtout ne pas confondre avec « Homo champignonus dominicus » qui chasse bruyamment en bande, muni de sacs plastique, et qui ne respecte pas les codes :
Les accessoires :
Un panier absolument, plat et aéré, le sac plastique ne servira qu’en dépannage, pour isoler un sujet en cas de doute ou de récolte inespérée. Ensuite, un Opinel, Laguiole ou Nontron selon l’origine de ses ancêtres, dévolu à cet usage avec en option, le bâton, pour fourrager dans les bogues de châtaignes et écarter les branches, et enfin les bottes, pour enjamber ruisseaux et clotûres.
La discrétion :
Quand il rencontre un congénère, l’HC se fait passe-muraille, fait mine s’il faut de ne rien trouver pour donner le change, jauge l’adversaire du coin de l’œil et s’éloigne de « son coin » pour mieux y revenir. Confronté dans un sentier sans issue face à face, l’HC sait très vite à qui il a affaire d’un coup d’œil furtif dans le panier.
S’il entame la conversation, le « vous en avez ?» est l’équivalent du« ça mort ?» de l’« Homo pescadus ». Si l’adversaire est pathétique et trimballe des gros sujets baveux juste bons pour le compost avec la terre et les feuilles ou des sous-sous-leccinums, on lui dira d’un air désabusé et avec une fausse modestie indécente qu’on ne ramasse que les bouchons:

Cru 2007, une année à bouchons

Si on a affaire à un mâle dominant bien outillé, on pourra toujours s’en sortir avec un « je viens d’arriver » en se demandant de quel taillis cet enfoiré peut bien sortir. Il ne sert à rien de poser la question, la réponse se limite généralement à "par là" assorti d'un mouvement de bras englobant dix hectares de forêt. Dans ce cas-là, toujours choisir la direction opposée (soit il ment, soit il a tout raclé).
L'éthique :
Il ne se comporte pas comme un sagouin, laisse une chance aux tout petits sujets (et les recouvre de feuilles en se jurant de revenir, c'est facile, c'est juste à côté 1) du gros chêne 2) du petit ruisseau 3) des arbres tombés ) et épluche délicatement les autres sur place, aucune terre ou partie abimée ne vient souiller le panier. Les épluchures sont soigneusement dissimulées : l’espoir de réensemencer la terre est illusoire pour les mycorrhyzes mais réel chez les saprophytes. Mais le plus important c’est de ne pas donner par des copeaux blancs de signaux au suivant comme autant de fumées ! Mais surtout, un vrai HC sans descendance ne donne jamais « ses coins », même sur son lit de mort.

Nomenclature :
En botanique, à plus forte raison chez les champignons, le latin ou tout du moins le latin francisé s’impose et ce n’est pas de la coquetterie : les noms vernaculaires aux variantes régionales et les glissements de sens sont si nombreux que parler de champignons peut-être un vrai dialogue de sourds.
L’idéal est d’apprendre les bases avec quelqu’un et de toujours rester sur ses gardes : même avec les années, je vérifie un par un tous les champignons et n’hésite pas à goûter cru les bolets ambigus pour éviter le bolet amer et à jeter les suspects.
Car tous les champignons n’ont pas une tête de top model, à cet égard, le meilleur livre est pour moi celui de Roger Phillips dont les nombreuses photos, associées à un vrai descriptif botanique avec index et glossaire, montrent toute la variabilité des sujets dans la nature et non un dessin idéalisé.

1 commentaires:

Narius a dit…

Quels rires!
Ta description du coureur des bois mycophage est excellente....Il s'agit d'une espèce que l'on retrouve par icitte aussi.
Bravo!